Écrits périmés : le mensonge sans menteur

Il y a quelques jours, j’ai cherché un document dont on m’avait assuré l’existence. J’ai ouvert les dossiers où il aurait dû se trouver, remonté les archives, interrogé les endroits qui auraient dû le contenir. Rien. J’ai conclu qu’il n’existait pas, et je me trompais.

Cette petite mésaventure m’a fait remarquer une chose plus large, à laquelle je n’avais jamais donné de nom. Une note écrite avec soin est exacte le jour où on la rédige. Six mois plus tard, elle affirme peut-être quelque chose de faux, sans que personne n’ait rien fait de mal entre-temps. Le fait était juste, le monde a bougé, le texte est resté.

C’est un mensonge sans menteur, et c’est précisément ce qui le rend indétectable.

Aucun de nos contrôles ne regarde de ce côté

Relecture, validation, audit, contrôle qualité : tous ces dispositifs partagent une hypothèse silencieuse. Ils supposent qu’il existe un instant où quelqu’un a mal fait quelque chose, et qu’en repassant au bon endroit on retrouvera cet instant. C’est ce qu’ils savent faire, et ils le font bien.

La péremption n’offre rien de tel. Pas d’auteur, pas d’instant, pas de responsable. Elle ne franchit aucune ligne, puisqu’à la seconde de l’écriture tout était exact. Nos filets sont tendus sous la faute, alors que la chute se produit sans faute. Ce n’est pas un défaut de vigilance ; la vigilance surveille un événement qui n’a jamais lieu.

Ce que cela coûte, et pourquoi personne ne le voit passer

Un écrit fait autorité. C’est même sa fonction : dispenser celui qui le lit de refaire le travail. Quand un document affirme qu’une chose n’existe pas, personne ne va vérifier qu’elle n’existe toujours pas. On planifie à partir de l’affirmation.

Un document périmé ne dort donc pas dans un tiroir, il oriente :

  • on finance la construction de ce qui existe déjà ;
  • on renonce à ce qui est devenu possible entre-temps ;
  • on refuse une ouverture au motif d’une contrainte levée depuis.

Et la dépense a l’apparence exacte d’un travail légitime : des gens compétents, des réunions normales, des livrables corrects. Voilà pourquoi le coût reste invisible. Il ne ressemble pas à une erreur. Il ressemble à du travail.

L’asymétrie tient d’ailleurs en une phrase. Nous avons des rituels pour les actes : on relit, on signe, on valide, on met à jour. Nous n’en avons aucun pour ce qui arrive à un texte quand rien ne lui arrive.

Écrire des chemins plutôt que des faits

La réponse instinctive consiste à mieux documenter : dater davantage, instaurer une revue périodique, discipliner tout le monde. Je n’y crois pas, et pour une raison assez simple. Se souvenir de douter est exactement ce dont personne n’est capable face à une information qu’il croit vraie. On ne se méfie pas d’une phrase qui a l’air juste ; on se méfie d’une phrase qui a l’air fausse.

La piste qui me paraît tenir, et c’est une conviction que je traîne depuis un moment, consiste à cesser d’écrire des faits pour n’écrire que des chemins vers les faits. Un fait a une date de péremption. Une méthode pour le retrouver n’en a pas.

Sauf qu’on ne cherche pas ce qu’on ignore devoir chercher

Cette réponse a une faille, et elle est sérieuse. Une mémoire réduite à des chemins d’accès rend aveugle à tout ce qu’on ne soupçonne pas. Le chemin ne sert qu’à celui qui sait déjà qu’il y a quelque chose au bout.

Ce qui mérite donc de rester écrit, ce ne sont pas des faits mais des déclencheurs : à cet endroit précis, l’intuition par défaut est fausse, allez vérifier. Un déclencheur ne se périme pas, parce qu’il ne prétend rien sur l’état du monde. Il arme la recherche au lieu de la remplacer.

Du fait au déclencheur : un fait se périme, un chemin vers le fait ne sert qu'à qui sait déjà, un déclencheur dit quand aller regarder

Le cas inverse, qui est le pire des deux

Un écrit peut survivre à son objet. Un objet peut n’avoir jamais eu d’écrit. C’est ma mésaventure du début, et je la trouve plus redoutable que l’autre.

Le plus troublant tient à ceci : plus la recherche a été rigoureuse, plus la conclusion fausse devient crédible. Sept endroits fouillés convainquent bien davantage que trois. La méthode n’est pas en défaut, elle amplifie l’erreur. Nous soignons les archives et nous négligeons le seuil. Une bibliothèque parfaitement classée ne dit rien des livres qu’on n’y a jamais déposés, et plus son classement inspire confiance, plus l’absence d’un ouvrage passe pour la preuve qu’il n’a jamais été écrit.

Rapprochez les deux cas et la vraie thèse apparaît. Dans un sens comme dans l’autre, quelqu’un de compétent conclut faux sans commettre la moindre faute. Le monde et sa trace écrite dérivent l’un de l’autre dans les deux directions, et aucune des deux ne déclenche quoi que ce soit. La conséquence vaut pour n’importe quel métier documenté, des procédures internes aux fiches produit : améliorer les chemins d’accès ne suffit pas tant que l’entrée de l’information n’est pas elle-même mécanique. Un chemin parfait vers un fonds où la chose n’est jamais entrée ne la rend pas trouvable. Il rend son absence plus convaincante.

Le prix se compte en délai, pas en âge

Un texte faux que personne ne lit ne coûte rien, quel que soit son âge. Un texte faux qui fait autorité coûte exactement ce qu’on engage sur sa parole. Le prix d’un écrit périmé n’est donc pas proportionnel à son ancienneté, mais au délai entre le moment où l’on agit sur sa foi et celui où l’on vérifie.

Restent deux questions, et je les laisse ouvertes. Lequel de vos écrits de référence n’a plus jamais été confronté à son objet depuis le jour de sa rédaction ? Et que tenez-vous pour inexistant, faute d’en avoir jamais trouvé la trace ?

Transparence

Cet article reflète mon analyse personnelle, fondée sur mon expérience professionnelle. Les outils et méthodes mentionnés sont ceux que j'utilise au quotidien. Aucun lien commercial.